Bogue
Les vingt années qui ont mené le monde surtout blanc occidental vers le troisième millénaire ont été chargées en projets dont la symbolique de départ – le bug de l'an 2000 - s'est effondrée comme un vieux soufflet. Parmi eux, le Génitron, horloge atomique qui devait, depuis le cœur de la capitale française, décompter les secondes qui allaient mener l'humanité au seuil d'un nouveau monde. Reconstituée ici, l'histoire de ce flop combine deux voix : celle de la presse quotidienne nationale et celle de l'architecte François Scali, l'un des deux concepteurs – avec Alain Domingo, cofondateur de leur agence Nemo -, du Génitron.
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| Le Génitron devant l'entrée du Centre Pompidou |
Imaginé en 1984, le compte à rebours met quelques années à trouver la technique idéale pour son mécanisme horloger de longue durée. Sans concours d'archi ni commande quelconque sur lesquels s'appuyer, Scali le co-inventeur se met en campagne pour trouver une institution prête à héberger l'horloge et à en assurer le financement. Après quelques rendez-vous ratés, il fait se rencontrer le Centre Pompidou dit Beaubourg et la fondation Cointreau. Beaubourg accepte de prêter une parcelle du parvis qui s'étend devant son bâtiment, ainsi qu'un accès à l'électricité. Cointreau accepte d'offrir le Génitron pour le dixième anniversaire du Centre et trouve même un moyen pour en financer l'entretien : une machine à vendre des cartes postales. Pour 10 francs de l'époque (2,95 euros d'aujourd'hui), on récupère un « certificat espace-temps » sur lequel figure le nombre de secondes restant à vivre jusqu'au 31 décembre 1999 à 23h59. Valeur ajoutée pour les collectionneur·ses : jamais deux cartes semblables.
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| Certificat espace-temps (recto) |
En 1986, le Génitron est entièrement dessiné. Le quotidien Libération s'entiche du projet et décide de publier chaque jour pendant un mois le compte à rebours de son inauguration. Les différents éléments qui composent la machine sont déposés sur le parvis beaubourgeois fin janvier 1987 et montés en une journée. Il est inauguré par le président François Mitterrand le 31 janvier et ses premiers soucis débarquent peu après. Par exemple, Beaubourg étant fermé le mardi, l'électricité est coupée le lundi soir, ce qui n'est évidemment pas bon pour l'horloge. Scali l'archi affirme que le maintien du courant doit se faire via une demande spéciale dont le traitement prend environ six mois. Autre exemple, il faut trois jours en moyenne à chaque fois pour faire retirer les bâtons d'esquimaux glacés que les gens insèrent (parce que pourquoi pas?) dans le monnayeur de la machine à cartes postales. Autant de revenus perdus. Enfin, les afficheurs de secondes sont d'une technologie fragile et tombent régulièrement en panne, remplaçant les chiffres arabes par des caractères inconnus. Et comme tout est à craindre d'un monde qui s'approche sans freiner de l'an 2000, Scali et Cointreau soupçonne Dyna Electronique, l'entreprise chargée de l'entretien, de surfacturer ses prestations. C'est ainsi que Cointreau profite de la loi relative à la lutte contre le tabagisme et l'alcoolisme dite loi Evin de 1991 pour s'extirper du bourbier et le laisser à Nemo. Ambiance.
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| Certificat espace-temps (verso) |
En août 1996, des travaux de rénovation des abords du bâtiment prévus à Beaubourg entraînent le démontage du Génitron, remisé dans la halle aux cuirs du parc de la Villette. En décembre de la même année, le gouvernement de Jacques Chirac met en place la « Mission pour la célébration de l'an 2000 » avec à sa tête Jean-Jacques Aillagon (surprise !), alors et déjà président de Beaubourg. Le programme de la mission est du concentré de langue de bois, puisqu'il « s'attache à cerner les enjeux futurs du destin collectif de toute l'humanité ». Avec pour message commun à la centaine de cérémonies à venir : « La France, l'Europe, le monde, un nouveau souffle ». Lol.
Scali le marri part à la recherche d'une solution pour son chronomètre remisé que Beaubourg ne veut pas faire réapparaître. Comme personne d'autre n'en veut ni à Paris ni partout ailleurs, il décide d'attaquer en justice, ce qui réveille Aillagon. L'architecte rapporte leur rencontre qui en dit long sur la loi Evin :
« Après trois ou quatre doubles Ricard quasi secs, il me demande :
- Où tu veux qu'on la mette ta putain d'horloge ?
- Place de la Bastille ! Lui est-il répondu dans une seconde
d'hésitation »
Car Scali l'archi envisage la place de la Bastille comme « un clin d'oeil républicain à une célébration qui deviendrait intime puisque la Bastille est exclue des lieux consacrés par les différentes missions chargées d'organiser le programme ». Sous-entendu : la mission An 2000 refuse de célébrer les mémoires révolutionnaires.
L'art étant donc politique, il faut ici compléter la fiche technique du Génitron. Matériellement, la machine pèse quinze tonnes, mesure une vingtaine de mètres de large sur douze mètres de haut. Elle est constituée de neuf cadrans (cinq noirs, quatre bleus), d'un pilier géométrique, de quatre tubulures chromées (trois horizontales, une verticale), d'un cercle antigravitationnel et de deux pièces tortillées à leurs bouts. Conceptuellement, le Génitron est le nom du « périodique favori (vingt-cinq pages) des petits inventeurs-artisans de la région parisienne » et propriété de Roger-Martin Courtial des Pereire, personnage de Mort à crédit (1936). Soit un hommage sans fard à l'écrivain antisémite Céline. Ça donne envie.
Toujours est-il qu'après tractations, Jean Tibéri le maire de Paris accepte la venue du réveil à Bastille, contre l'avis de Georges Sarre qui n'est que le maire du 11ème arrondissement. Le remontage est programmé pour début décembre 1997, sur la place formée par la réunion des boulevards Beaumarchais et Richard-Lenoir. Les oppositions sont telles que la police doit poser des barrières pour protéger les morceaux de Génitron dont les forces de gauche empêchent la réinstallation. Le chronomètre est finalement remonté, presque personne n'a vu s'éteindre la dernière seconde du vingtième siècle et la machine à décompter le temps gît maintenant quelque part dans un entrepôt du bois de Vincennes.
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| Le Génitron remonté à Bastille. |




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