Verticalité

Il y a vingt ans, Eyal Weizman, directeur de Forensic Architecture, dépliait les « politiques de verticalité » (1) mise en place par l'Etat d'Israël, une planification consciencieuse, une entreprise de colonisation de la terre, du paysage et de la mobilité. En voici les grandes lignes. Sans photos.

Ce projet colossal de planification stratégique, territoriale et architecturale a été développé à partir de la guerre de 1967 et l'occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Le paysage et l'environnement bâti deviennent l'arène du conflit. Des colonies juives s'installent au sommet de collines surplombant le tissu dense et rapidement changeant des villes et villages palestiniens. De nouvelles frontières complexes sont inventées, comme les frontières temporaires établies par les accords intérimaires d'Oslo : l'Autorité palestinienne se voit confier le contrôle d'îlots territoriaux isolés alors qu'Israël conserve le contrôle de l'espace aérien et du sous-sol.

Dans les propositions de paix d'Oslo et de Camp David, l'enchevêtrement des territoires rendait impossible le tracé d'une frontière continue entre Israéliens et Palestiniens sans le démantèlement des colonies. Une dimension verticale est introduite par le biais de systèmes de passages supérieurs et inférieurs permettant de relier les colonies à Israël, entre Gaza et la Cisjordanie.

Le conflit est défini par l'endroit où l'on construit et par la manière dont on le fait. Le terrain dicte la nature, l'intensité et les points focaux de la confrontation. Le processus de colonisation de la terre a débuté par une ascension longue et régulière vers les montagnes, où des communautés dortoirs isolées étaient disséminées au sommet de collines arides. Sans arrière-pays agricole, elles ne cultivaient rien d'autre que la sainteté sur leurs terres. L'ascension des plaines vers les collines a coïncidé avec le développement du sentiment d'agir selon un plan divin.

La majorité des colons ont construit leur maison sur les pentes occidentales, près de la frontière de 1967, attirés par la rhétorique du niveau et de la qualité de vie, l'air frais et la vue dégagée. En l'absence d'un cadastre ordonné à l'époque de la Jordanie, Israël a pu s'emparer légalement de toutes les terres non cultivées. Les terres cultivées palestiniennes se trouvent principalement dans les vallées (sol alluvial). Les sommets stériles sont restés vides.

On distingue plusieurs types d'implantation :

- Eli, la colonie de peuplement. L'agglomération fonctionne plus ou moins comme une banlieue dortoir éloignée, les emplois se trouvant dans les villes voisines. L'agencement, à la manière d'une banlieue-jardin, vise à limiter la circulation automobile à l'intérieur et permet d'accéder facilement à tous les services essentiels à une distance de marche ne dépassant pas 250 mètres. Parcellaire est égal et homogène et les logements sont conçus de manière répétitive par les promoteurs immobiliers.

- Givat Zeev, la colonie urbaine. Ce sont des centres régionaux qui accueillent des blocs de peuplement d'une densité plus élevée. Elles offrent un très grand nombre de services, y compris services économiques et pôles emploi pour elles-mêmes et pour les localités environnantes.

- Zofim, la colonies privée. Elles sont situées principalement dans l'ouest de la Samarie, près de Tel Aviv et autour de Jérusalem. Ce sont des maisons individuelles ou des villas construites sur des terrains vendus principalement par des particuliers. Il est difficile d'obtenir des terres dans ces régions où la demande est forte, ce qui rend la forme des Zofim et d'autres colonies de ce type fragmentée et bizarre, car elles tentent de se serrer dans les limites des terres disponibles.

- Pazael, la colonie agricole. La géométrie orthogonale de ce type de colonie fait qu'elle n'est pas spécifique à un site, ce qui est typique des villages agricoles des basses plaines de la vallée du Jourdain. Elle se compose de petites parcelles agricoles reliées à chaque maison et divisées de manière égale et répétitive.

Les colonies de Cisjordanie créent un vaste réseau de fortifications civiles qui fait partie du plan de défense régional de l'armée, générant une surveillance tactique du territoire. Jusqu'à récemment, seules quelques colonies acceptaient d'être entourées de murs et de clôtures, prônant qu'elles doivent former une continuité avec le paysage sacré et que ce sont les Palestiniens qui ont besoin d'être clôturés.

En 1984, le ministère du logement a publié un guide pour les nouvelles constructions dans les régions montagneuses. Il fait correspondre l'orientation des ouvertures au sens de la pente, en tenant compte de la position des bâtiments et des distances entre eux, de la densité, de l'inclinaison de la pente et de la végétation. Ce principe s'applique plus facilement à la couronne extérieure des habitations. Les cercles intérieurs sont placés devant les espaces vides entre chaque maison du premier anneau. Cette disposition des maisons autour des sommets, tournées vers l'extérieur, impose aux habitants une visibilité axiale (et une invisibilité latérale), orientée dans deux directions : vers l'intérieur et vers l'extérieur.

Concernant l'intérieur des constructions, le guide recommande d'orienter les chambres à coucher vers les espaces publics intérieurs et les salles de séjour vers la vue au loin. Le regard orienté vers l'intérieur protège le coeur délicat des colonies, tandis que celui orienté vers l'extérieur contemple le paysage en contrebas. La vision a dicté la discipline et le mode de conception à tous les niveaux, jusqu'à l'emplacement précis des fenêtres. Comme si la fonction des bras et la fonction de l'œil étaient indéfiniment identifiées comme une seule et même fonction.

Cherchant la sécurité dans la vision, les implantations juives sont intensément éclairées. La nuit, elles sont visibles de loin comme des traînées lumineuses d'un blanc éclatant. À l'intérieur, la lumière artificielle brille si fort qu'elle brouille les rythmes diurnes. Le contraste est saisissant avec les villes palestiniennes qui, cherchant leur sécurité dans l'invisibilité, recourent à l'obscurité pour se protéger des attaques aériennes.

Les colonies israéliennes de Cisjordanie sont des banlieues dortoirs qui dépendent des routes les reliant au centre urbain d'Israël. Les routes dites de contournement sont une caractéristique des accords d'Oslo. Le gouvernement israélien a été autorisé (avec des fonds spécialement alloués) à construire un réseau de routes rapides et larges qui contournent les villes arabes et relient les colonies à Israël. Ces rocaddes deviendront un système massif de vingt-neuf autoroutes s'étendant sur quatre cent cinquante kilomètres. Elles permettent à quatre cent mille Juifs vivant sur les terres occupées en 1967 de circuler librement, pendant que trois millions de Palestiniens restent enfermés dans des enclaves isolées.

Ces routes rendent presque impossible toute tentative de détacher la Cisjordanie d'Israël proprement dit. Elles démontrent l'aliénation des colons par rapport au paysage environnant. Mais si les colonies elles-mêmes sont difficiles à attaquer, les militants palestiniens ont identifié les routes comme le point faible où les colons peuvent être blessés. En attaquant les véhicules civils et les patrouilles militaires circulant sur les routes, ils tentent de couper ces minces lignes de vie économique.

Les rocades tentent de séparer les réseaux de circulation israéliens des réseaux palestiniens, de préférence sans jamais leur permettre de se croiser. Elles soulignent le chevauchement de deux géographies distinctes qui habitent le même paysage. Aux endroits où les réseaux se croisent, une séparation de fortune est créée. Le plus souvent, de petites routes poussiéreuses sont creusées pour permettre aux Palestiniens de passer sous les autoroutes larges et rapides sur lesquelles les camionnettes et les véhicules militaires israéliens circulent entre les colonies.

(1) https://www.opendemocracy.net/en/article_801jsp/





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