Hacienda

Le Beau Vice a trouvé le suffixe pour ce blog lors d'une récente promenade au bois de Vincennes. Le bois abrite un enchanteur arboretum, mais il jouxte également une "aire d'accueil pour les gens du voyage" et voisine avec un CRA, un centre de rétention administrative. Parfait point de départ puisqu'il sera ici question. de frontières, de murs, d'interstices et d'aspérités.

 

Vue aérienne de l'aire d'accueil de Vincennes

On en distingue déjà quelques-unes dans le cliché ci-dessus. L'aire d'accueil est vide, sans caravane, sans résident·e. Mais les blocs sanitaires sont disponibles et bien rangés. Le bitume aussi est bien posé, on comprend qu'il ne laissera pas volontiers la place à l'herbe qui voudrait repousser. Le cliché date d'il y a cinq ou six ans, juste avant l'ouverture du site en 2017. L'aire est aujourd'hui entourée d'arbres de moyenne hauteur, une ligne de véhicules la borde sur un côté et de loin, les barbelés qui coiffent la redoute de Gravelle semblent inclure les toits des caravanes. L'aire s'appelle Hacienda, apparemment un terme générique adopté par le groupe qui gère un réseau d'accueil au niveau national. On ne voit pas bien le rapport avec le foncier sud-américain, on ne peut pas dire non plus que le terme ici fasse rêver, ni mieux comprendre des éventuels enjeux. 

Pratiquement, les familles accueillies doivent justifier d'un·e parent·e hospitalisé·e dans un établissement parisien. L'emplacement pour 2 caravanes (pas de tarif pour une caravane célibataire) est loué 2,50€ par jour, avec avance obligatoire de 35€. L'eau est facturée conformément au barème Eau de Paris et l'électricité suit le tarif EDF en vigueur. Idem pour le gaz, j'imagine. Le site contient 13 emplacements et peut accueillir jusqu'à 30 familles, installées de part et d'autre de l'aire de jeux et des 8 cabanes qui abritent les sanitaires et les "petites cuisines extérieures". Pourquoi extérieures ? Je n'en sais rien. Je ne connais de la vie en caravane que Nomadland, l'intense enquête de Jessica Bruder publiée aussi en 2017, puis changée en long métrage par Chloe Zao. Une salle de classe a été aménagée il y a deux ans dans l'un des blocs.

 

L'aire de jeux

Historiquement, le bois de Vincennes a en son temps logé la réserve de chasse clôturée de Philippe Auguste, le camp retranché de Napoléon 1er et les expositions coloniales de 1907 et 1931. Voilà pour les murs. Il fut donné par l'Etat à la Ville en 1860, l'année de la grande annexion tramée par Haussmann. En contre-don, Paris "entretient et conserve à perpétuité la vocation de promenade publique du bois". Un siècle plus tard, le bois est classé au titre de la protection des monuments naturels, ce qui implique que rien ne peut être détruit, déplacé, modifié ou restauré sans l'aval de la préfecture et de l'architecte des bâtiments de France. L'aire d'accueil des gens du voyage est donc implantée sur un site historique et classé (enfin, dans son ensemble, puisque l'aire remplace un des parkings de l'hippodrome). Mais ce n'est pas que ça qui a fait polémique. Car évidemment polémique il y a eu. Et batailles devant la justice entre la ville de Paris, l'Etat et les villes frontalières au bois. On a ressorti le vieux "poumon vert" pour défendre un site "essentiel à la santé et à l'épanouissement de nos populations", lesquelles ne sont bien sûr pas itinérantes. On a évoqué les fameux risques d'inondation pour faire capoter le projet. On a également argumenté que l'aire d'accueil serait trop éloignée "des lieux administratifs et de vie" - écoles et hôpitaux - pour refuser son implantation. Bref, on a fait feu de tout bois pour tenir à distance et hors sol des populations minoritaires. Jusqu'en janvier dernier, qui vit le tribunal administratif recadrer Paris qui refusait d'abroger le règlement intérieur relatif aux aires d'accueil de Vincennes et de Boulogne. Lequel permettait à la Ville "la coupure de l'accès aux fluides en cas de défaut ou de retard de paiement" pendant la trêve hivernale, ainsi que l'application d'une "indemnité à taux majoré" pour occupation sans titre ou dépassement de séjour Le tribunal a ainsi maintenu deux règles de bases pour une meilleure vie quotidienne: on ne coupe pas, on n'obère pas. 

Pour mieux connaître la vie quotidienne des gens du voyage, l'ouvrage de William Acker, Où sont les "gens du voyage" ?, est disponible aux éditions du commun :

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