Décharge

C'est une photo capturée sur le site d'un quotidien britannique, dans sa rubrique Twenty photographs of the week. Les sujets abordés cette semaine d'août 2021 étaient tous dramatiques. Quatre des images montraient un environnement sans être vivant visible et les quatre avaient à voir avec le feu : Janesville en Californie, Givat Yearim en Israël, Monte Lake au Canada et Al Sulabiya au Koweït, sujet de la photo volée. Cette photo montre un monticule carré constitué de pneus abandonnés, entouré d'un damier d'autres monticules de mêmes gabarit et composition, à perte de vue. Cet infini engendre la stupéfaction. D'après la légende, on a sous les yeux le cimetière de pneus de Al Sulabiya, dans le gouvernorat de Al Jahra, au centre de l'Etat du Koweït. Lequel cherche des solutions pour s'en débarrasser et éviter l'amplification d'une crise environnementale. Il faut dire que la décharge ne se trouve qu'à sept kilomètres de zones résidentielles et qu'une décharge de pneus rejette différents gaz et liquides qui se répandent dans les airs et s'infiltrent dans les sols. La photo :

(Faisal Alnomas/Anadolu Agency/Getty Images)

Au début des années 1980, le Koweït décide de récupérer les pneus usagés et en tire une industrie globalisée. Près de 260 millions de vieux pneus y auraient ainsi été "recyclés" par l'Europe et les Etats-Unis, jusqu'à ce que ces deux bannissent sinon la pratique, en tout cas la route du recyclage, au début des années 2000. En 2021, le Koweït comptait dix-huit décharges de ce type, certainement le plus simple qui soit : on creuse un trou, on le remplit, on creuse un trou, on le remplit, et ainsi de suite. Celle de Al Sulabiya a collecté plus de quarante millions de pneus en une quinzaine d'années. De temps en temps, un incendie se déclare dans l'une ou l'autre de ces décharges. Celui de 2012 a brûlé pendant trois jours et était assez puissant pour être distingué par un satellite. On entend dire que la chaleur record qui règne dans la région serait à l'origine des départs de feu, mais il faudrait au moins 400°C pour générer une combustion. Les incendies sont plus vraisemblablement volontaires, ou résultent de la foudre.

Image prise du satellite Terra de la NASA le 17 avril 2012. Le cercle rouge repère la zone en feu.
 

Après l'incendie de 2012, le Koweït a mis en place une usine de recyclage à Al Salmi, près de la frontière saoudienne. L'usine transforme les pneus en dalles et tuiles réutilisables principalement dans le domaine du bâtiment. Les pneus ont ainsi été transportés par camion depuis la décharge de Al Sulabiya, site que le Koweit annonçait vouloir transformer ensuite en une smart city pouvant accueillir 25 000 logements. Des traces de ce projet sont difficiles à trouver. On rencontre plus facilement celles d'une autre smart city, envisagée dans un autre coin de Al Jahra, avec la participation d'investisseurs sud-coréens. South Saad Al Abdullah est vantée comme la première ville intelligente de la région, une ville a priori impossible à vivre sans smartphone. A priori. La plus moche visualisation du projet pourrait être aussi la plus réaliste :

D'une manière générale, les pneus usagés sont une plaie sanitaire et écologique dans le monde entier. Ils peuvent néanmoins être réparés et revendus d'occasion. Ou faire l'objet d'un recyclage, qui les déconstruit puis les transforme en terrain de sport, en isolant acoustique, en accessoire de mode ou en revêtement de chaussée qui se régénère au contact de l'eau.

Ils sont aussi un outil de surveillance et d'oppression, comme lorsqu'ils servent à révéler l'empreinte du passage de personnes migrantes. C'est ce que montre formidablement Zoe Leonard dans son travail photographique Al Rio / To The River, qui suit le Rio Grande là où il opère comme frontière entre le Mexique et les Etats-Unis. Mais je garde ça pour un autre post ;)

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