Camp Ocelot
Ça l'obsédait déjà en janvier. En août, Doug Ducey, gouverneur de l'Arizona, entreprend de boucher lui-même les trous, laissés en plan par l'administration Biden, dans le mur qui sépare les Etats-Unis du Mexique. Ducey veut en finir avec la criminalité et les trafics et invoque une « invasion » migratoire, terme qui l'autorise à prendre toute mesure pour défendre l'Etat. Il ne s'agit évidemment pas d'une invasion, mais d'une des conséquences de l'activation par Trump, au début de l'épidémie de covid, de l'article 42 du Code des Etats-Unis. Le Title 42 permet de bloquer l'entrée du pays aux personnes et aux marchandises pour des raisons sanitaires. Les cinquante points d'accès officiels répartis le long des 3 000 kilomètres de frontière sont bloqués depuis deux ans, obligeant celles et ceux qui y sont contraints à traverser à des endroits plus ou moins risqués et plus ou moins dangereux. C'est une entreprise de "gestion des urgences et d'interventions en cas de catastrophe", AshBritt, qui est chargée du rebouchage. Deux jours après le début des travaux, une partie du mur est à terre, soufflée par des vents violents, dixit AshBritt, acte criminel, dixit Ducey. Car le mur en question est une ligne de containers posée sur une ligne de containers, surmonté d'un treillis de barbelés. Ducey trouve l'idée innovante, mais tout est là pour que ça malfonctionne.
Une deuxième tranche débute en octobre pour poser une quinzaine de kilomètres de containers, dans la San Rafael Valley. Cette partie de l'Arizona est l'équivalent d'un île paradisiaque (« sky island ») version montagnes, où l'on protège notamment des pécaris, des lions des montagnes, des cerfs de Virginie ou des jaguars et un grand nombre d'espèces aviaires, dont certaines n'existent que sur cette frontière. En même temps qu'il détruit brutalement et durablement un écosystème, le mur de Ducey empiète sur une partie de la Roosevelt Reservation, propriété de l'Etat fédéral et terre revendiquée par la tribu Cocopah, le Peuple Rivière. Cette réserve naturelle, délimitée en 1907, est une bande de 60 mètres de large, qui longe la frontière côté américain, en Californie, en Arizona et au Nouveau-Mexique. Instituée pour lutter contre la contrebande entre le Mexique et les Etats-Unis, elle équivaut à une zone non aedificandi, non constructible, à l'image de celle qui entourait les fortifications de Paris.
Mi-octobre, le Bureau of Reclamation, qui gère la distribution de l'eau dans la moitié ouest du pays, informe l'Etat de l'Arizona que la construction en cours sur des terres ne lui appartenant pas interfère avec le mandat donné à la Customs and Border Patrol, les gardes-frontières nationaux, de combler deux trous dans une partie du mur situé dans cette même zone. L'ironie est grande.
Fin novembre, pendant que Ducey contre-attaque, un autre groupe d'acteurs intègre la lutte et va modifier notablement le jeu. Proches de l'ONG Center for Biological Diversity qui vient de menacer Ducey d'un procès, une poignée de protestataires, choqué·es à juste titre par les dégâts faits à l'environnement (humains, animaux, plantes, cours d'eau, sols et paysage), tente de bloquer les travaux. D'abord avec quelques pancartes et slogans, puis en plaçant leurs corps entre la nature et les machines, iels parviennent à stopper les équipes de construction. Le blocage dure quelques jours, jusqu'à ce que AshBritt décide de travailler la nuit. Les protestataires, des dizaines maintenant, organisent bivouacs et tours de garde pour ne pas céder une seconde le terrain. Le Camp Ocelot s'improvise, AshBritt ne peut plus avancer, plus aucun container ne sera posé.
Cette résistance citoyenne a certainement pesé dans la décision de Ducey de finalement déconstruire son
mur, conformément à la demande du ministère de la Justice. Il quitte sa fonction dans quelques jours sans qu'on sache comment les containers déjà posés vont être démantelés ni où ils pourraient être stockés. La prochaine gouverneure, Katie Hobbs a elle proposé de les transformer en unités de logement social.



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