Miroir

De celui-ci on ne peut pas dire qu'il est beau. Il a été posé fin octobre place du Palais-Royal, à Paris. Il dissimule le chantier de rénovation d'une partie du Louvre des Antiquaires (propriété de la Société foncière lyonnaise) qui doit accueillir la Fondation Cartier pour l'art contemporain. Le miroir recouvre trois côtés d'un quadrilatère posé pour masquer des échafaudages et des containers empilés. Le quatrième côté, face à la galerie marchande, laisse voir le chantier. L'auteur du cube-miroir s'appelle Jean Nouvel. Il a construit, il y a presque tente ans, le premier bâtiment de la Fondation Cartier, qui fait de nouveau appel à lui pour son deuxième local. On imagine qu'avec ce miroir à trois faces, Nouvel comme Cartier pensent offrir à la ville une plus-value esthétique, une manne à selfies. Fini les pâles Algeco qui encombrent et défigurent, place à l'effet miroir qui multiplie à l'envi la beauté architecturale du site. Processus connu, le reflet a notamment été utilisé lors de la reprise d'usage par LVMH des bâtiments de la Samaritaine, à un jet de pierres. Ou décliné en pédiluve, comme place de la Bourse à Bordeaux. Sauf qu'ici, au coeur du domaine national du palais-Royal, les reflets des ciels et des façades peinent à faire oublier l'allure bâclée des angles du cube-miroir, la vilaine signalétique et les sas à tourniquet barreaudé qui donnent accès à la "base vie" du chantier et exacerbent la partition.


La paroi nord du miroir reflète une partie du Conseil d'Etat, à l'opposite de l'entrée du musée du Louvre. Le 2 décembre, Utopia 56, association d'aide aux personnes exilées, annonce que 350 adolescents étrangers vont passer la nuit dehors, sur la place, devant ce même Conseil d'Etat. Ces jeunes gens survivent depuis six mois sous au moins un pont - le pont Nelson Mandela -, au bord du périphérique à Ivry-sur-Seine. Depuis six mois, ils tentent de faire reconnaître leur situation de "mineurs non accompagnés", statut qui leur permettrait d'accéder à un hébergement, à des soins médicaux et à l'école. Ni la préfecture du Val-de-Marne, ni celle d'Ile-de-France, ni le secrétariat d'Etat chargé de l'Enfance ne se sentent concernés. Ces jeunes ont déposé un recours auprès du juge des enfants, mais le temps que celui-ci prenne une décision, l'Etat français ne les reconnaît pas mineurs. N'étant pas non plus majeurs, ils n'ont pas accès au 115, saturé de toute façon. Ces adolescents sont ainsi maintenus dans des limbes administratives et des conditions de vie extrêmement difficiles. Leur déplacement (1) aux portes du Conseil d'Etat est une tentative de dissoudre l'invisibilité qui semble les avoir avalés. Intentionnellement ou non, leur installation au centre de la place s'est reflétée à l'envi, quelques jours et quelques nuits (2), dans le mur-miroir de Nouvel-Cartier.

La malignité des pouvoirs publics quant aux questions d'accueil, d'hébergement et du droit des personnes n'est plus à démontrer. Dans cette histoire, seules les municipalités d'Ivry et de Paris ont proposé même tardivement d'accueillir les adolescents. Les autres ont fait la sourde oreille ou, comme le ministère de l'Intérieur, ordonné de nasser les adolescents, fermé l'accès au métro et refusé pendant des heures la distribution de vivres et de couvertures. Avec ou sans miroir, cette malignité se voit, de jour et de nuit, dans la ville dense qu'est Paris. Dans le quotidien des circulations, on fait souvent avec des espaces contradictoires. On fait avec, c'est-à-dire qu'on fait sans, sans s'arrêter. Jusqu'à ce qu'un miroir soudain témoigne par mégarde d'une cohabitation presque irrationnelle et reflète l'état de dématérialisation de notre espace public.

(1) opéré par un collectif d'associations : Médecins du Monde, Médecins sans Frontières, TARA, la Timmy, les Midis de la Mie, Utopia 56 Paris.

(2) Le sit-in devant le Conseil d'Etat s'est terminé mercredi 7 décembre. Les adolescents ont été répartis dans différents lieux d'Ile-de-France, y compris à Ivry-sur-Seine où la préfecture du Val-de-Marne a accepté d'ouvrir des places d'hébergement dans un gymnase.

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