Succession

Les images des forces de police enlisées à Lützerath dans une boue résultant de leur utilisation outrée de canons à eaux sont savoureuses. La mine de Garzweiler, à l'origine de l'occupation du village allemand, présente également un grand intérêt pour qui s'intéresse aux mouvements de population, en l'occurrence aux personnes déplacées et remplacées par l'économie.
Lützerath était occupé depuis deux ans par divers collectifs écologistes. La raison de cette occupation remonte à 2006, lorsque la Rheinisch-Westfälisches Elektrizitätswerk (RWE) rachète le village afin d'agrandir la mine de lignite à ciel ouvert dont elle gère l'exploitation. RWE a obtenu cette concession en 1983, d'un gouvernement à la recherche de solutions pour réduire sa dépendance énergétique. L'exploitation du lignite, plus simple que celle du charbon, implique d'arracher le sol en surface pour récupérer le minerai fossile et le transformer en énergie dans des centrales thermiques. Ce qui produit des tonnes de poussière balancées dans les poumons, des nappes phréatiques mises en danger et un paysage littéralement déchiqueté par les excavations. Souvent le sol de la future mine est déjà occupé : la région où se trouve Lützerath, la baie de Cologne, est une région urbanisée et densément peuplée. Lorsque le sol est déjà occupé, la société minière négocie le déplacement des habitant·es. Elle a déjà délocalisé une cinquantaine de villages pour permettre l'exploitation de nouvelles veines de l'énorme gisement de Garzweiler I et II.
 
 
La relocalisation est un processus intransigeant qui se termine toujours de la même manière : l'habitant·e doit forcément abandonner sa maison et/ou sa terre. L'ouverture d'une nouvelle veine de lignite se prépare une quinzaine d'année à l'avance. Le site est négocié, choisi, les habitant·es sont informé·es. On leur propose de faire expertiser leur propriété afin de la vendre à la société minière. On a bien sûr le choix de refuser de vendre, mais comment vivre dans un gisement de charbon ? En général et pendant ce temps, la société minière commence à construire un village de remplacement. On peut aussi choisir de ne pas s'y installer et de privilégier un autre endroit, une autre région. Les besoins en infrastructure (commerces, écoles, routes, etc.) sont étudiés, calibrés, on vérifie la présence d'éventuelles traces archéologiques et on réunie les futur·es résident·es pour affiner la proposition. Le but de la procédure est de maintenir le mieux possible le tissu social et le réseau de convivialité du village condamné. Le village d'origine subit ensuite ce que RWE nomme une "démolition conceptuelle". La destruction est planifiée, du moins important au plus vital, avec des pauses pour que la faune puisse se relaxer. Les arbres sont en général les derniers défrichés, certainement pour conserver un semblant de paysage ou d'humanité. Lorsqu'enfin tout - gens, animaux, plantes -, a disparu, la Bagger 288 peut continuer à engloutir la terre.
 
 
L'exercice de la mine s'accompagne d'obligations pour la société exploitante. L'une est de consigner ce qui va être démoli afin d'en conserver une archive. Cette préservation est parfois littérale, comme ce fut le cas pour la minuscule église Emmaüs de Heuersdorf - autre village condamné et détruit -, transplantée entièrement et d'une seule pièce à Borna en 2007. Plus en signe d'apaisement de la part de l'exploitant minier que par respect du patrimoine.
 
 
Autre obligation aux conséquences considérables, le Bergbaufolgelandschaft, qui se traduit par "succession minière". Il s'agit d'une loi ancienne toujours appliquée qui, dès 1865, imposait aux sociétés minières de reconstruire un paysage une fois l'extraction terminée. Les techniques d'excavation ayant énormément changé, il est question maintenant de "renaturer" des surfaces gigantesques. C'est ainsi que des régions comme la Westphalie du Nord, siège du village de Lützerath, abrite aujourd'hui des dizaines de lacs artificiels. La méthode est rodée : on expulse les gens, on arrache la végétation, on creuse et on exploite le gisement. En contrepartie, une fois le gisement tari, on remplit les fosses d'eau, on replante sur les remblais et on reconstruit un paysage. Celui-ci peut ensuite accueillir une base nautique, un centre d'affaires, un complexe sportif, un circuit automobile, une marina, une ferme photovoltaïque, un parc éolien. Et bien d'autres choses encore. 
 

De contrainte, la succession minière est maintenant présentée comme une plus-value : un "meilleur" paysage, des plans d'eau à l'infini, une flore et une faune mieux "gérées", plus "équilibrées". L'eau des mines a remplacé les terres agricoles qui, comme les villages, ont disparu en grande proportion. Les nouveaux paysages engendrent de nouvelles pratiques, de nouveaux usages, un nouveau tourisme. Se joue ainsi, mine de rien, un deuxième transfert de population. 

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