Balise

A l'heure où le tarif du gaz domestique explose (pour qui y a accès), à l'heure où le ministère de l'intérieur n'en finit pas de lâchement détruire les abris des personnes à la rue, penchons-nous un instant sur un concours parrainé au début des années 1990 par le Forum Butagaz pour l'Architecture.

On trouve au départ un prof d'archi, Chilpéric de Boiscuillé (de son vrai nom Jean François de Moncuit de Boiscuillé) qui cherche à faire réfléchir ses étudiant·es de l'Ecole supérieure d'architecture de Paris aux « nouvelles mobilités sociales et à l'espace qui en découle ». On est en 1991, le RMI est en place depuis deux ans, le monde du travail se transforme à coup de contrats à durée déterminé qui dé-sédentarisent les salarié·es, morcellent leurs journées de travail et les forcent à plus de mobilité pour espérer finir le mois. Et maintenir un domicile pour les plus chanceux·ses ou les mieux armé·es. Chilpéric ouvre les portes de l'école à cette population, qu'il invite à venir témoigner de ses conditions d'existence. Il les appelle « les voyageurs à la petite semaine » pendant qu'eux (visiblement aucune femme n'a souhaité lui rendre visite) se qualifient de « nouveaux nomades ». L'objectif de ces rencontres (Chilpéric parle de « bouffées de vécu ») est d'inciter les élèves à la création d'un mobilier urbain spécifique, qui améliore le quotidien de ces gens au mieux en mouvement constant, au pire en défaut de logement. On appellerait ça des « balises urbaines » et on les installerait dans des coins de la ville trop minuscules pour être constructibles, donc impropres à la spéculation, donc sans valeur foncière. On ne déshabillera pas Paul pour habiller Jacques. Chilpéric nomme ces terrains des « interstices », des « entre-deux », ou des « ni l'un ni l'autre », ce qui, dans ce contexte, est une mauvaise interprétation de ces termes et sonne passablement injurieux (1).

Proposition de balise urbaine pour Nantes (conception Marc Lafagne)
 

Chilpéric et son copain Paul (l'urbaniste Virilio) font partie du Haut comité pour le logement des personnes défavorisées (2). La situation de ces dernières leur tenant particulièrement à cœur, ils décident de poursuivre le projet des balises urbaines en les destinant spécifiquement aux personnes sans domicile fixe. La fondation Butagaz saute sur l'occasion et fait de ces maintenant « balises de survie » le thème de son concours d'archi de 1993. Le centre Pompidou offrira un espace aux lauréat·es au sein de son exposition La ville. Art et architecture en Europe 1870-1993 l'année suivante.

Le concours draine un nombre record de candidatures - plus de 2 500 -, parmi lesquelles un jury (onze membres, une femme) choisira une dizaine de propositions. Le cahier des charges du concours est précis et, pour un concours d'idées, plutôt contraignant. Il s'agit de « concevoir des balises urbaines sur des terrains réels de petite dimension situés en cœur de ville ». Cinq sites sont proposés (2) sur lesquels arrimer la balise. Celle-ci doit obligatoirement contenir un accueil, des sanitaires H-F, une buanderie, une consigne, un vigile, du téléphone, du fax, du Minitel, un peu de mobilier et une foire aux petits boulots. Pas de lit, pas de cuisine, mais une carte à puce (supposant donc une ouverture de droits) valable un mois, octroyée par la mairie aux « domiciliés de la balise » (copyright Chilpéric) et qui donne accès au lieu et à un casier. Si l'on en croit Chilpéric, le jury « a compris la balise comme un service offert à la ville » (et non à ses usagers putatifs). La balise est donc ainsi tenue de « présenter des qualités de discrétion et de dignité » puisque la ville accepte de l'héberger sur son sol. Aucune de ces balises ne sera jamais construite, certainement en raison de la polémique qui a accompagné le projet (4). Celle-ci a été alimentée par deux vecteurs principaux, l'hebdo Le Moniteur et le quotidien Le Monde. Le langage utilisé par ce dernier à l'égard des populations précaires montre un degré de paternalisme très éloigné de sa prétendue neutralité. Le journal a vite fait de résumer l'affaire à un duel entre l'Ordre des architectes d'un côté et la Société française des architectes de l'autre, soit une querelle de boutique entre les barbons et les jeunes. Pourtant, les questions posées par ce concours étaient (et restent) cruciales : était-on en train d'institutionnaliser la pauvreté ? De pérenniser le précaire ? D'intégrer ou de mettre au ban ? Quelle est la place des architectes dans la conception de la cité ? Quelle est la responsabilité d'une municipalité dans la question du droit à la ville pour toustes ? 

 

Plus récemment : utiliser les façades comme support à de "petites cabanes de bois destinées à loger temporairement les sans-abris" (conception James Furzer)

C'est aussi en 1993 que Claudia Girola publie sa première étude consacrée à la Maison de Nanterre, un projet centenaire passé de lieu d'enfermement et de répression des « mendiants et vagabonds », au Centre d'Accueil et de Soins Hospitaliers, le CASH. Elle fera de la question des sans-abri son sujet de thèse. Elle raconte dans un autre volume (5) comment, dans sa pratique d'anthropologue, elle descend son propre corps vers le trottoir pour comprendre non pas ce qui différencie, mais les points de ressemblance entre un·e humain·e à la rue et un·e humain·e domicilié·e. Elle décrit les conditions limites d'existence auxquelles se confrontent au quotidien les personnes vivant dans la rue, soumises à la géographie et à la temporalité des services sociaux et des réseaux d'aide sociale. Elle rappelle les dangers d'un vocabulaire qui réifie les notions qui « nomment [ces personnes] par ce qu'elles ne sont plus », des sans-emploi, des sans-abri, des sans-papiers. Elle pose le rapport sociétal en ces termes : « Toujours à la recherche de solutions de vie, ceux que l'on nomme les SDF imposent leur présence ou, plus discrètement, marquent de leur passage l'espace de la ville en provoquant une diversité de réactions entre apparente indifférence, comparaison ou rejet ». L'équation n'a pas vraiment varié.

La "bulle", le centre (gonflable) de premier accueil pour les personnes migrantes, ouvert par l'Etat à Paris en 2016 pour lutter contre les camps informels, fermé en 2018 (conception Hans-Walter Müller)


(1) Les éléments de langage attribués à Chilpéric sont tirés de Balise urbaine. Nomades dans la ville, Chilpéric de Boiscuillé, Ed. De l'Imprimeur, 1999.

(2) Créé en 1992 à la demande de l'Abbé Pierre, ce comité supervise également l'exécution de la loi Dalo et remet chaque année son rapport au gouvernement qui visiblement s'empresse de le mettre à la poubelle puisque rien ne change depuis trente ans.

(3) A Paris : angle Turenne/Saint-Antoine ; angle Saint-Sulpice/Condé. A Nantes : angle cours des 50-Otages/Boucherie. A Marseille : angle Sainte-Barbe/Puvis-de-Chavanne. A Lyon : place Saint-Vincent.

(4) Le Laboratoire Urbanisme Insurrectionnel a traité cette histoire sous l'angle de l'architecture humanitaire et livré un récit passionnant des oppositions au concours : https://laboratoireurbanismeinsurrectionnel.blogspot.com/2014/03/bornes-urbaines-anti-echec-urbanautes.html

(5) Claudia Girola : "Scènes ordinaires d'une vie sans abri", in Michel Agier, Florence Bouillon, Claudia Girola, Sabrina Kassa, Anne-Claire Vallet (dir.), Paris refuge. Habiter les interstices, Éditions du Croquant, col. « Carnets d'exil », 2011, pp. 71-118.

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